15 avril 2019
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La France et le paradigme hégémonique au Sahel 1/2

Tribune de Mamadou Djibo Baanè-Badikiranè


Il faut travailler à l’émancipation partagée comme le Président Emmanuel Macron l’annonçait aux Africains depuis Ouagadougou. Il a raison. Assurément. En attendant l’émancipation conjointe, il y a encore que l’hégémon règne. Son rôle s’est consolidé depuis le lâche assassinat du Guide Mouammar Kadhafi par l’Otan dans une irresponsabilité totale envers le futur africain et les pays européens riverains de la Méditerranée. L’hégémon comme Antonio Gramsci l’a décodé est ce binôme assez intelligemment dosé entre coercition et consentement au point où l’impérium du dominateur est perçu comme acceptable et comme fait naturel par les dominés. Je soutiens que cette hégémon doit donc assumer les atteintes aux droits humains courants comme les pendants de l’efficace de son expansion au Sahel et de son inefficace dans l’amélioration de la sécurité comme puissance de feu. Permettez-moi l’exposé de 8 remarques dont 4/8 dans cette première partie.

1. Cette tribune part de ce contexte du paradigme hégémonique français pour réfléchir sur le défi sécuritaire partagé, d’emblée, par les Français et les Sahéliens. Il suffit de suivre l’actualité brûlante qui recense les pogroms des Peulhs de Yirgou, Arbinda au Burkina Faso à ceux de Douantza, Ogossagou, Ouadou etc. au Mali, pour constater l’impotence desdits gouvernements, la ruine de l’autorité de l’Etat et subséquemment, l’exercice exclusif et constitutionnel de la violence d’Etat pour la sécurité des personnes, des biens et la liberté d’aller et venir. Les autorités politiques qui demandent l’extension de l’accord entre Minusma et Force conjointe du G5 Sahel aux 7 brigades sont déraisonnables. Si pour 2 brigades couvertes au Mali, cet accord administre son impotence et son inutilité, en quoi étendre cet inutile améliorerait la sécurité des Maliens et des Burkinabè ? La puissance hégémonique par sa simple présence militaire (Barkhane) sur la zone est, de facto, advenue pourtant une présence armée de substitution aux armées nationales défaillantes ou non proactives.

a. Mettons de côté les amalgames et les stigmatisations criminelles. Ni les Peulhs, ni les Mossé, ni les Dogons du plateau de Bandiagara ne possèdent, ne manient ou posent des mines et ce depuis le Décent Empereur Soundiata Kéita dès 1236. Le Mandé Kalikan règle tous ces conflits, régule les intérêts et assure l’accès aux pâturages, la transhumance de leurs troupeaux dans les couloirs indiqués dans le respect des cultivateurs sédentaires de cet espace et aussi dans le strict respect du code environnemental stipulé par Soundiata Kéita. Sous l’Empire du Mali et ses dérivés territoriaux, le vivre ensemble, la société de Sinangouya et la convivialité furent le lot quotidien de tous dans cet espace de métissages multiethniques et culturels. D’où le plein essor du commerce transsaharien avec comme langue de commerce international, l’arabe littéraire manié par beaucoup de lettrés africains. Il y avait une vraie dynamique d’échanges, de pratiques libérales, de tolérance de tous les dieux, des cultes dans la sécurité et la liberté de conscience et de religion pour tous.

b. Cette glorieuse et millénaire histoire le fut grâce à de grands hommes d’Etat et à un Etat impérial fort et équitable envers chacun et les communautés du grand Mandé. L’Islam des Lumières rayonnait depuis Timbuktu jusqu’en l’actuelle Côte d’Ivoire en passant par Djenné, Bobo-Dioulasso, Sikasso, Kong, Dabakala, Bouna et Bondoukou. Cet Islam des Lumières est le catalyseur des commerçants diula, faiseurs de royaumes dans leurs rapports au pouvoir d’Etat et pacificateurs des peuples pour l’essor économique et l’accroissement des échanges commerciaux. La terreur djihadiste et son prosélytisme de coercition ne pouvaient prospérer dans un tel espace labouré depuis plus de mille ans de tolérance religieuse par le soufisme, le rite tijanite, le hamalliste, le dieu Amma du pays dogon, les dieux sénoufos, Bobo, etc. La sagesse de Thierno Bokar que la bibliothèque vivante qu’était Amadou Hampaté Bâ nous transmet, témoigne de ce passé intellectuel dense. Plus loin, Ibn Batuta l’a consigné. La sagesse et le savoir gouvernaient la vie individuelle et collective. Je dois dire qu’il y avait plus d’intellectuels il y a plus de 700 ans, vu l’éducation de masse, les académies, les universités et autres madrasa ; l’astrologie dogon côtoyant l’astronomie arabe, qu’aujourd’hui dans cet espace. Le rappeler ne l’est point au nom de la nostalgie ou de l’innocence du passé mandé. C’est surtout montrer l’ampleur de la rupture abyssale entre deux mondes (mandenka et français) qui se sont croisé sans se rencontrer, a fortiori se féconder.

La colonisation a cassé tous les repères civilisationnels, rejeté la langue arabe, les lettrés pour imposer le français et donc considérer comme analphabètes, des milliers d’intellectuels de la société du grand Mandé. Ce désastre émotionnel et civilisationnel, ce massacre de la mémoire collective corrélée avec l’interdiction des langues maternelles, explique en grand partie, cette déréliction contemporaine, ce désemparement des enfants et ce leadership insuffisant des dirigeants de cet espace par rapport au bien commun qu’est le binôme liberté et sécurité depuis 1236. Les dirigeants actuels sont non seulement les fruits de cette mémoire amputée, pire, ils sont des soumis par cette hégémon. Ils ne se réinventent pas non plus comme socle civilisationnel fort à partir de nos langues maternelles. Cette caste qui prétend régenter nos vies, nous diriger, nous, peuples de la longue mémoire, de la parole et de la convivialité, déraisonne !

2. Lorsqu’à partir de 1880, la France est devenue l’hégémon dans cet espace géoéconomique millénaire et géostratégique à la porte du Sahara et à quelques jets du Golfe de Guinée, ce fut le renversement d’un monde sensé par un autre de coercition. Le fait colonial pur est la coercition pure. Il s’ensuit que la puissance dominatrice n’a jamais collaboré pour un partenariat stratégique avec cette longue mémoire administrative du grand Mandé et du pays Mossi. Pire, elle n’a pas laissé s’installer un interrègne par réalisme sociopolitique. Le vieux Professeur Kenneth Waltz 1 que nous avons reçu à l’Université d’Ottawa en 1995 à l’invitation du Doyen Pierre Laberge dont j’étais l’Assistant, disait que la seule politique internationale était constituée par sa propre ontologie. Je présume que la colonisation française dans son rapport avec ses entités vassales avait donc son ontologie. Celle qui consistait à excaver les lieux propres de la mémoire de ces peuples, à les encercler, les contenir et à interdire leurs vécus sociaux. De ce fait coercitif univoque, elle a été congénitalement incapable d’assurer des passerelles partenariales pour enjamber la simple domination militaire et administrative et aller à d’authentiques processus d’intégration dans l’exacte mesure où le mot d’ordre était l’assimilation culturelle. Cet échec n’a pas non plus induit la mise en route d’un vrai processus de coopération dans la pratique réaliste des relations internationales répondant à des logiques civilisationnelles différentes et contextes variés, gradués ou alternatifs. Les colons anglais ont mieux réussi cet exploit. Il n’est donc pas exagéré de dire que l’exceptionnalisme anglo-saxon a généré l’émergence d’Etats auto-référencés (Inde, Nigeria, Ghana, Kenya etc.) comme souverainetés, processus de coopération et la logique d’Etat distinct de la puissance hégémonique anglaise.

3. Les Africains du grand Mandé ont dans leur passé, été les acteurs rationnels de leur devenir. Il suit de là qu’ils ont administré déjà, à moult occasions, qu’ils pouvaient être des acteurs capables de faire des choix rationnels. Avec l’émergence formelle de leurs Etats rapiécés à la souveraineté, j’en conclus que ces citoyens ou dirigeants sont, comme leurs ancêtres mais dans un environnement historique et géopolitique différents, capables de se mouvoir comme acteurs internationaux rationnels avec la claire conscience que la maximalisation de leurs intérêts d’Etats distincts parce que souverains, la définition des moyens idoines pour atteindre la pleine coopération avec des Etats tiers à prétention hégémonique, à défaut de l’intégration fédérale africaine à court terme, étaient le suprême enjeu. Les intellectuels panafricanistes peuvent définir son contenu, son rapport aux réalités simplifiées dans la complexité de l’entre-las des non- dits de la vie internationale. Est vraie une théorie qui réussit dit William James, l’un des pères du pragmatisme.

Par exemple, la répétition et la régularité des attaques terroristes des forces mercenaires, djihadistes et milices, montrent bien qu’une théorie de coopération décomplexée avec la puissance de feu française peut être avancée. L’on pourra ensuite vérifier sa véracité ou son efficacité eu égard aux données de diminution des violences odieuses (empirisme selon K. Waltz, une figure des références intellectuelles des néoconservateurs américains). Puisque sa crédibilité dépendra de son taux de réussite des épreuves encourues et partant, la coopération décomplexée avec la France conforme aux intérêts réciproques en présence. La violence terroriste monte en sauvagerie. Quid du taux de crédibilité de cette puissance de feu française ?

4. Le G5 est le concept, sa force conjointe la main armée de l’hégémon par substitution. Réussit-elle, cette armée ? Non. Puisqu’en France, elle est une usine à gaz et ici, un bruissement de conjectures logistiques et budgétaires lors même que la solution est civilisationnelle (éducation au vivre ensemble) (2). Est-elle active ? Non puisqu’au mieux, elle se débat et au pire, elle est matée sur ses propres bases à Sevaré. Est-elle un instrument efficace ? Non. Puisqu’elle a fui Sevaré où était son quartier général, abandonnant les populations aux milices, aux mercenaires, aux militaires abonnés aux exécutions extrajudiciaires et aux forces djihadistes de Koufa ou de Ag Graly, pour se réfugier à Bamako. Est-elle efficace depuis Bamako, lieu où le G5 peut facilement travailler avec les autres forces déployées au Mali et dont les centres opérationnels s’y trouvent ? Non. Puisque les pogroms continuent voire plus tragiques. La main armée du G5 est-elle suffisamment dotée ? Non. Ses officiers généraux voire les Présidents de République courent derrière les promesses de 414 millions d’euros de la communauté internationale. Caresser un leurre budgétaire et laisser filer le terroriste, n’est pas un destin militaire. Son concept est-il accepté par toutes les autres grandes puissances à prétention hégémonique sur le Sahel ? Non. Puisque le chapitre 7 des Nations Unies lui est refusé avec la même régularité et répétition que ces attaques que le G5 se contente, hélas, de recenser. Le G5 est-il un instrument efficace de coopération entre les Etats du Sahel (Tchad, Mali, Burkina Faso, Niger) et la France ? Non. Puisque le paradigme hégémonique prétend sous-traiter ses propres impérities systémiques de centralisation parisienne hiérarchisée, jacobine et désargentée d’en haut par les incuries d’Etats en rupture d’autorité qui s’en remettent à l’adoubement et à la création de milices comme cache-sexes des défaites militaires et faillites sécuritaires nationales d’en bas.

Même le droit de poursuite des terroristes, mercenaires et miliciens dans le territoire connexe est une conjecture. Un vrai capharnaüm ! Nos dirigeants vénèrent la flottaison stratégique pendant que les peuples africains intoxiqués se déchirent sur le bon sens. Il faut sortir de cette impasse sécuritaire.


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